Azzedine Alaïa, le maître du temps

Toujours hors calendrier, le couturier a présenté son défilé trois semaines après la fashion week parisienne. Sa manière de ne pas se laisser emporter par le rythme effréné de la mode. 

Les gens l’appellent « Azzedine » ou « M. Alaïa ». Mais, entre familiarité affectueuse et distance, le respect est toujours là. En plus de quarante ans de carrière, le petit homme aux éternels pyjamas chinois a bâti une légende, celle d’un couturier rebelle qui travaille à contretemps du système et des tendances. C’est sans fanfare publicitaire ni cohorte de photographes qu’il vient de présenter sa dernière collection, dimanche 23 octobre, soit trois semaines après la fashion week parisienne. Un défilé discret dans sa maison de la rue de Moussy, dans le Marais, au moment où sort également son deuxième parfum. Dans une industrie aux rythmes de plus en plus fous, les invités viennent profiter d’une parenthèse, la tête pleine d’images : Jessye Norman en bleu, blanc, rouge pour le bicentenaire de la Révolution, Naomi Campbell en femme panthère, Stephanie Seymour sculpturale en robe fourreau de maille…
 

Un chemin de solitude

Mais Alaïa n’est pas un fantôme du passé. Il a sa place dans la mode d’aujourd’hui. « Alaïa fait partie des marques de référence du luxe qui ont perduré grâce à un style, explique Alix Morabito, “fashion editor” des Galeries Lafayette, seul grand mag sin parisien à diffuser la griffe. Pour nous, il est important de continuer à parler d’une marque inspirante pour beaucoup de designers. Et, d’un point de vue plus pragmatique, elle répond à un besoin : habiller tout le monde, dans un style féminin qui n’est ni trop sexy ni trop classique. » Le couturier est aussi un point de repère historique. « Il y a dans la mode des sortes de “fils à plomb”, et Azzedine est l’un d’entre eux, au même titre que Mme Grès ou Cristobal Balenciaga, tranche Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera, où il a organisé en 2013 une rétrospective consacrée au couturier. Ce qui m’intéressait, pour cette exposition, c’est sa position d’auteur, très affirmée, et sa volonté de ralentir le temps, de s’affranchir des calendriers. J’aime cette zone d’autonomie, ce chemin de solitude qu’il a construit. »

Il est facile d’accoler des adjectifs au style Alaïa : sculptural, anatomique, glamour, exclusif… La construction de l’œuvre, l’élaboration d’un système est ailleurs : dans l’obsession du geste et le long apprentissage d’un savoir-faire. Prendre son temps, dans un XXIe siècle obsédé par la gratification immédiate, paraît presque une anomalie. Le jeune Tunisien, élevé par une grand-mère à l’esprit libre, diplômé des Beaux-Arts de Tunis, s’envole pour Paris à la fin des années 1950 et s’installe dans une chambre de bonne prêtée contre de petits travaux par la comtesse de Blégiers. « J’ai passé cinq jours chez Dior, confie, souriant, l’intéressé, et deux ans chez Guy Laroche, à l’atelier tailleur parce que je voulais apprendre à coudre. Mais ce sont les femmes que j’habillais qui m’ont tout appris. »

« Même si elle est idéalisée, la mode d’Azzedine n’est jamais fantasmée. Elle s’adresse à des corps vivants, très différents. » Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera

Au hasard des rencontres féminines, Azzedine Alaïa se constitue une clientèle d’élite au goût sûr et s’installe dans un atelier-appartement en étage, rue de Bellechasse. Ici, on croise Greta Garbo, Arletty, Louise de Vilmorin ou Simone Zehrfuss. Toutes fascinées par la façon dont le designer traite le corps féminin. « Même si elle est idéalisée, la mode d’Azzedine n’est jamais fantasmée, explique Olivier Saillard. Elle s’adresse à des corps vivants, très différents. »

Couturier dans l’âme, l’homme met longtemps avant de créer sa marque, en 1980. Mais sa première collection, de dix modèles, connaît vite le succès. L’époque est aux beautés conquérantes, et la ligne Alaïa est dans l’air du temps. A l’aise partout, il est le premier à faire une incursion sur un territoire vierge : il signe une collaboration à succès avec le magasin à petits prix Tati, bien avant la mode des capsules de designers chez H&M. 

Les années 1990 et la vague grunge sont peu favorables à Alaïa. La bible de l’industrie, le quotidien Women’s Wear Daily, annonce même la chute d’un designer qui serait imprévisible et capricieux. Celui-ci s’attache surtout à préserver son indépendance. « On m’a proposé de prendre la direction de beaucoup de maisons, raconte-t-il ; Chanel au début, Madame Grès quand cela appartenait à Bernard Tapie… Mais, après réflexion, j’ai toujours refusé, l’indépendance compte plus que tout. » Le couturier doit quand même chercher des soutiens financiers. Un temps allié à Prada (2000-2007), Azzedine Alaïa a racheté ses parts à la griffe italienne, qui reste son partenaire pour les souliers. En 2007, il s’adosse au groupe Richemont (propriétaire entre autres de Cartier et de Chloé), ce qui lui permet d’ouvrir une deuxième boutique à Paris, rue de Marignan, et de lancer ses parfums. Avec une distribution sélective (46 points de vente à travers le monde), aucune publicité et des prix exclusifs, la marque est saine. Le chiffre d’affaires de 13 millions d’euros en 2006 atteint dix ans plus tard 60 millions d’euros. Preuve que l’aura du couturier ne pâlit pas.

La perfection de la construction

Lui s’est mis à l’abri dans sa maison, rue de Moussy, dans le 4e arrondissement parisien. Décorée par l’artiste Julian Schnabel – un ami –, cette ancienne fabrique de montres et de matelas abrite une boutique, l’atelier, l’appartement du couturier, une galerie où il ­expose des artistes qu’il aime et un hôtel de trois chambres. Ici, Azzedine travaille et vit, avec ses trois chiens et ses six chats, entouré d’amis et de collaborateurs fidèles, à l’aise dans l’atmosphère familiale qu’il cultive. « Autour de la cuisine, Azzedine a modélisé un monde, famille mais aussi journalistes se retrouvent, confirme Olivier Saillard. Il est tout dans la société : le patron, le père, la mère. »

Le directeur du Musée de la mode de la Ville de Paris poursuit : « Azzedine, il faut le mériter. Y compris en amitié. Mais quand il vous a adopté, il est d’une grande fidélité. » Collectionneur de design et de mode, passionné par la beauté des formes, Alaïa continue de se consacrer à sa passion : la construction du vêtement. Il monte lui-même à la main chaque modèle, en perfectionniste. « La collection sort quand elle est prête, assure-t-il. Depuis longtemps, je dis que cette surenchère de défilés est mauvaise pour la création. Personne n’a autant d’idées par saison. »

En tout cas, lui continue de creuser les siennes pour étoffer l’ossature du style Alaïa (une veste et un manteau parfaitement taillés, une robe aux courbes douces et maîtrisées). « Je me lève tous les matins content de penser à ce que je vais apprendre, aux personnes que je vais rencontrer. Tout se développe tout le temps, il y a de nouvelles matières à tester, des recherches sur le tricotage, etc. » Cette concentration sur le geste artisanal révèle une sérénité presque ascétique. Et si l’antidote aux tourments de la mode était dans ce retour aux fondamentaux ?

Carine Bizet
Le Monde

 

 

 

Le musée romain, réputé pour ses collections de sculptures prestigieuses, accueille les créations du couturier franco-tunisien le temps d'une exposition exceptionnelle. Une rencontre entre couture et sculpture à vivre du 11 juillet au 25 octobre 2015 de passage dans la Ville éternelle.

Après le musée Groningue en 1998, le Guggenheim de New York en 2008 et le Palais Galliera à Paris en septembre 2013, les créations du couturier Azzedine Alaïa s’exposent à Rome, à la Galleria Borghese. Situé dans le parc de la Villa Borghese, le musée d'art romain met en lumière le savoir-faire de grands sculpteurs et peintres comme Le Bernin, Raphaël , Antonio Canova, Paul Rubens ou encore Le Caravage. Des artistes qui, au fil des époques et des modes, ont cherché à sublimer le corps humain avec leur pinceau ou leur maillet. Un sens de l'esthétisme et des proportions partagé par Azzedine Alaïa qui, depuis la fondation de sa maison éponyme en 1981, met en valeur les courbes féminines avec ses créations architecturées et organiques. La Galleria Borghese met ainsi en scène la mode et la sculpture, réunies autour d'un même concept : l'éloge du corps. Au sein du musée tapissé de marbre, de pierre teintée et de bronze chromé, les robes seconde peau Alaïa, au fameux style "body-conscious" se confondent harmonieusement avec les statues antiques et baroques. Une scénographie visuelle, presque hors du temps, où matériaux et tissus ne font qu'un, à découvrir du 11 juillet au 25 octobre 2015 à la Galleria Borghese.

Exposition  Couture/Sculpture Azzedine Alaïa in the history of fashion, à découvrir du 11 juillet au 25 octobre 2015 à la Galleria Borghese, Piazzale del Museo Borghese à Rome